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mercredi, mai 25, 2022
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Comprendre la guerre en Ukraine: voir au-delà des apparences (première partie)

Par le Dr Sylvester TABE ARREY (st.arrey@yahoo.com)

(Dr ARREY est enseignant au Département des Relations Internationales et de Résolution des Conflits de l’Université de Buéa, au Cameroun)

Le présent article vise à approfondir la connaissance et la compréhension des lecteurs au sujet du conflit russo-ukrainien. Quelle est la faute de l’Ukraine? Pourquoi la Russie a-t-elle choisi de lancer une offensive en ce moment et quel est l’objectif précis de cette attaque? Qu’arrivera t-il après et quelle trajectoire le monde empruntera t-il? Dans le présent travail, nous nous évertuerons de répondre à ces questions et à bien d’autres. Le présent exposé semble long, certes, mais nous en appelons à votre patience pour le parcourir jusqu’à la fin.

Sur la scène internationale, les États ne possèdent pas d’amis permanents. En réalité, l’amitié entre deux États dure aussi longtemps qu’une partie satisfait sans cesse ses propres intérêts. Il est donc monnaie courante pour un État de partager le même lit avec un autre aujourd’hui, mais de se séparer d’avec lui le lendemain si ses intérêts changent et si l’autre devient inutile ou trop dangereux pour maintenir cette amitié. Les intérêts communs, un aspect à souligner au marqueur, constituent une finalité qui garantit la symbiose entre les États, et permet à la flamme de leur amitié de brûler avec intensité et avec ardeur. À titre d’exemple, l’URSS, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France étaient alliés pendant la Seconde Guerre mondiale; ayant fait front commun, ces pays ont combattu avec bravoure contre l’Allemagne et ses alliés, partageant des moments précieux et mémorables. Curieusement, après la guerre, et à la grande surprise des observateurs de leur romance digne d’inspiration, une véritable farce pour ceux qui comprennent le mode opératoire du système international, cette coopération a basculé à une confrontation, d’autant plus que l’URSS est devenue le plus grand et dangereux ennemi de ses anciens amis. Le monde a alors connu une guerre idéologique coûteuse et menée avec robustesse, la Guerre Froide. Ce conflit a restructuré la configuration politique du monde, et a enfanté un système bipolaire comprenant le bloc de l’Est (le communisme), dirigé par la Russie, et le bloc de l’Ouest (le capitalisme), dirigé par les États-Unis. Ces deux blocs, de même que leurs deux alliés, se regardaient en chiens de faïence. Toute mésaventure survenue à un camp constituait dès lors une bonne nouvelle pour l’autre, donnant ainsi lieu à des jubilations et à des célébrations.

Ainsi, la fin de la guerre froide a uniquement mis fin à la « partie guerre » du conflit, mais pas à la « partie froide ». Ne commettez pas d’erreur, s’il vous plaît! Plusieurs se bercent d’illusions à ce niveau. En fait, la confiance n’a jamais connu une renaissance totale malgré les toasts ouverts, les plats délicieux et les mots gentils des uns à l’égard des autres. Tout comme le mécontentement de l’Allemagne dû aux traités à l’issue de la conférence de la paix de Paris de 1919, notamment le traité de Versailles, lui inspirait sans cesse le sentiment de corriger cette « erreur historique » colossale, au point de tout risquer et de provoquer la Seconde Guerre mondiale, la désintégration de l’Union Soviétique a profondément affligé la Russie, et celle-ci regrette toujours la raison de ce massacre. Si seulement la Russie pouvait remonter le temps et rectifier quelques-unes de ses erreurs! La Russie aurait préféré que la guerre passe sans ravager l’URSS, mais elle n’a pas réussi son pari et cette structure relève à présent de l’histoire ancienne. Le président russe, Vladimir Poutine, a déclaré ce fait ouvertement, sans rien cacher. La Russie ressent comme une grave provocation chaque fois qu’une personne tente de remuer le couteau dans cette plaie et de provoquer une nouvelle saignée. Il est donc inadmissible d’insinuer que l’État russe a tenté l’invincible. L’ours russe se considère comme un grand pays qui commet uniquement des erreurs coûteuses à ne plus répéter. Elle n’a jamais été faible et n’envisage pas de le devenir un jour.

Alors, protéger ce qui reste à la Russie et empêcher les pays qui se rassemblent souvent sous le parapluie de « l’Occident » de lui nuire ou de prendre l’avantage sur elle constituent les principales priorités de Moscou pour lesquelles elle est prête à tout risquer.

Fort de ce qui précède, dans le cadre de plusieurs traités et accords signés avec l’Occident depuis 1990, la Russie a insisté sur la nécessité pour tous ses partenaires de ne pas s’amuser avec sa sécurité. Sa sécurité est non négociable et doit rester à l’abri de toute forme de menace, simple ou complexe. Au fait, elle a toujours déclaré que l’Occident ne doit jamais étendre son hégémonie à ses propres frais. Elle a sans cesse martelé le fait que l’OTAN, l’alliance de sécurité de l’Occident, ne doit se déployer vers l’Est par aucun moyen. Cependant, l’OTAN s’est étendue grâce à la brèche ouverte par l’alliance des pays de l’Europe de l’Est qui étaient auparavant sous l’Union Soviétique. Alors que l’Occident en est ravi et considère cette nouvelle adhésion comme des ajouts fondés sur le libre choix de ces pays, la Russie ressent de l’amertume et une vive indignation. Elle considère donc cet acte comme un subterfuge et une manigance orchestrés par l’Occident qui le rend douteux, car la violation honteuse des dispositions du droit international constitue son sport favori.

Elle affirme que par le mensonge, la trahison et les machinations politiques, les États-Unis et leurs alliés occidentaux ont accaparé le monde. Pour preuve, plusieurs lois et documents internationaux reflètent leur culture et leur mode de vie. Quiconque se joint à eux est bienveillant et mérite son soutien, mais celui qui se plaint ou présente un point de vue différent du leur est malveillant et bascule du mauvais côté de l’histoire. Cette dernière catégorie de personnes mérite des attaques ou s’érige en candidats sous mauvaise étiquette, dont les plus fréquentes ces derniers jours sont des « terroristes » et des « dictateurs ». Récemment, le président Poutine a fait remarquer qu’ils respectent le droit international uniquement lorsque leurs intérêts sont en jeu; le cas contraire, ils violent les lois et avancent différents prétextes, afin de couvrir leurs actes et d’échapper aux poursuites judiciaires. Le Kremlin a cité le cas de l’Irak attaqué par les États-Unis et ses alliés, sans l’aval des Nations unies, et dont le président légitime a été évincé pour une supposée possession d’armes de destruction massive (ADM) alors qu’en réalité, cet argument ne tenait pas debout. Hans Blix, président de la Commission de contrôle, de vérification et d’inspection des Nations unies, a taxé l’argument présenté par l’Occident de fallacieux, mais parce que la voix pesante des garçons et des filles de Washington tels que Condoleeza Rice et précisément Colin Powell (Secrétaire d’État américain) est incontournable, l’Irak a croupi sous le poids des appétits de la Maison Blanche. Par ailleurs, M. Poutine a évoqué les exemples de Belgrade, de la Syrie, et de la Libye, en exposant la ruine et la dévastation injustes et irrémédiables que les populations de ces pays ont connues, un massacre diligenté par ceux qui organisent le pillage et exercent la domination dans le monde.

Il serait toutefois naïf de penser que la Russie ne profère pas les mêmes mensonges qu’elle reproche aux autres et que le président Poutine déclare uniquement la vérité. La semaine dernière, à titre d’illustration, pendant que la Russie gonflait l’effectif de ses troupes autour des frontières ukrainiennes, on a demandé au président russe s’il envisageait d’attaquer l’Ukraine et il a répondu ne pas pouvoir faire quelque chose de pareil, en ajoutant qu’il visait plutôt l’objectif de réduire l’effectif de ses troupes dans cette zone en les renvoyant en Russie. Peu de temps après cette déclaration, il a attaqué l’Ukraine par voies aérienne, terrestre et maritime, réduisant ainsi des quartiers entiers en décombres. Le président Poutine est en fait un leader dont Washington se méfie et en qui il croit rarement. Quelque part, cette situation explique la raison pour laquelle le président Trump a connu des périodes et des moments difficiles dans ses relations avec plusieurs démocrates et républicains au sein de la classe politique des États-Unis, car il croyait en M. Poutine dans de nombreux cas et le considérait déjà comme un ami.

Il est important de noter que les États n’y voient pas des mensonges, mais plutôt une stratégie dans le but de contourner les barrières et de contrecarrer les plans de l’adversaire. Cette stratégie trompe quiconque ne fait pas preuve d’assez d’intelligence pour compter ses dents avec sa langue et pour comprendre que la pluie arrive chaque fois que le temps s’assombrit à la suite du rassemblement de nimbus, et cette vérité saute à l’œil.

Depuis l’extension de l’OTAN vers les États voisins de l’Ukraine, la Russie se sent menacée et considère l’Ukraine comme un territoire stratégique sur lequel il vaut la peine de jouer sa dernière carte. Elle a averti l’Occident à plusieurs reprises de ne pas trop se rapprocher de l’Ukraine. Ces deux pays sont voisins; à partir de l’Ukraine, on peut se rendre en Russie. Permettre à l’Occident de se rapprocher de l’Ukraine ou laisser le gouvernement ukrainien à Kiev nouer une relation intime avec les Occidentaux est considéré comme un sérieux danger pour la Russie, lequel s’assimile au fait de dormir avec une bombe à retardement et de continuer à rêver d’un avenir radieux. Par ailleurs, les gouvernements occidentaux ne veulent pas d’un gouvernement prorusse à Kiev. Par conséquent, le Kremlin et les capitales occidentales accordent un grand intérêt aux affaires ukrainiennes. Fort de ces considérations, la Russie a décidé d’envahir l’Ukraine et de réduire au silence tout discours de souveraineté chaque fois que l’Ukraine commence à prendre une direction jugée dangereuse par l’ours russe. L’Ukraine doit bien se comporter et ne pas se laisser transformer en l’autel sur lequel la Russie sera sacrifiée. Le Kremlin considère donc cette situation comme une question de vie ou de mort, et est prêt à durcir la riposte, à lancer une attaque impitoyable en pareils moments, tout comme les autres nations pendant les périodes cruciales lorsque celles-ci subissent des menaces et mettent à profit leur pouvoir en vue de changer de cap et de se mettre à l’abri des sanctions prévues par la loi.

Sur ces entrefaites, la question suivante se veut pertinente: pourquoi la Russie devrait-elle s’inquiéter de la présence et des armes de l’OTAN en Ukraine, un pays indépendant? Il s’agit de l’Ukraine, non de la Russie. La raison en est simple: les États ne veulent pas que des armes en provenance d’un territoire lointain, surtout d’un ennemi connu, soient déployées près d’eux, peu importe la raison. À titre illustratif, la Russie a déployé certains missiles dangereux et très puissants à Cuba, un pays voisin aux États-Unis, en 1962, une situation qui a causé des insomnies aux États-Unis jusqu’au jour où l’État russe a retiré ces armes. Cet incident a occasionné la crise des missiles de Cuba, une suite d’événements qui a failli engendrer une guerre mortelle entre les deux superpuissances, et leurs alliés n’eussent été l’intelligence et l’ingéniosité diplomatique de Nikita Khrouchtchev et de J.F. Kennedy.

Lorsque, par exemple, Victor Yanukovych, un politicien prorusse était président de l’Ukraine, la Russie ne s’était jamais plainte de son pays; par conséquent, seul l’Occident se plaignait en hivers comme en été. En revanche, après 2014, lorsque M. Yanukovych a été renversé à la suite des manifestations sans doute orchestrées par des services de renseignements occidentaux, et qu’un gouvernement pro-occidental s’est emparé de Kiev, la Russie a lancé toute sorte de plaintes contre l’Ukraine. Aux yeux de la Russie, cette administration pro-occidentale ne présageait rien de bien. Alors, elle a soutenu les groupes séparatistes présents en Ukraine, à l’exemple du « Donbass », dans le but de les aider à devenir indépendants, afin d’affaiblir le gouvernement central de Kiev ou de réduire sa taille et sa puissance. De toute évidence, la Russie s’appuiera sur ces territoires sécessionnistes, de même que d’autres comme la Biélorussie, pour contrer toute intention malveillante de l’Occident, si le pire venait à se produire et si l’Ukraine se lie officiellement à l’Occident et devient membre de l’OTAN.

Avant la récente attaque, la Russie a activé plusieurs leviers pour provoquer l’Ukraine et la pousser à réagir, afin de trouver un prétexte pour l’attaquer, mais l’Ukraine est restée calme. Elle recevait certainement des conseils des gouvernements occidentaux et de leurs services de renseignements relatifs à l’attitude idéale à adopter en pareilles circonstances. Lorsque les Russes faisaient de plus en plus pression sans la moindre réplique de l’Ukraine pour légitimer leurs futures exactions, Moscou a changé de tactique et s’est encore plaint au sujet des nationalistes d’extrême droite et des pronazis en Ukraine, mettant en évidence les dangers que ces suspects constituent. La Russie soutient qu’ils sont des dirigeants et des décideurs en Ukraine, mais le président Volodymyr Zelensky, qui est d’ascendance juive, réfute cet argument, le taxant d’infondé et de contraire à la réalité ukrainienne. M. Poutine a évoqué la nécessité de respecter le droit du peuple du Donbass à l’autodétermination et d’autres qui ne désirent pas résider en Ukraine. Kiev a embastillé ce peuple de façon impitoyable, et celui-ci a lancé un cri d’aide à la Russie depuis que le reste du monde ne prête pas l’oreille à leurs gémissements et à leurs lamentations, indique le Kremlin. L’Ukraine n’a pas réagi comme le souhaitait Moscou, certes, mais il fallait tout de même prendre les mesures nécessaires.

Abordant la question des territoires qui désirent se détacher de l’Ukraine et expliquant les raisons pour lesquelles il a choisi de lancer cette offensive, le président Poutine a déclaré : « Conformément à l’article 51 de la partie 7 de la Charte des Nations unies, avec l’autorisation du Conseil de la Fédération de Russie et conformément aux traités d’amitié et d’assistance mutuelle avec les Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk ratifiés par l’assemblée fédérale le 22 février de cette année, j’ai pris la décision de mener une opération militaire spéciale. Cette opération vise l’objectif de protéger les personnes qui, depuis huit ans, sont victimes d’intimidation et de génocide de la part du régime de Kiev. Ainsi, nous nous efforcerons de démilitariser et de dénazifier l’Ukraine, et de traduire en justice les coupables de multiples crimes sanglants contre les civils, ainsi que des citoyens de la Fédération de Russie. Nos plans ne comprennent pas l’occupation des territoires ukrainiens. Nous n’allons rien imposer par la force à personne.»

Plusieurs sanctions, en occurrence de l’Occident, ont suivi cette allocution. La Russie est donc confrontée à une isolation sérieuse. La Russie peut riposter à sa manière; elle possède le nécessaire pour tenir le coup pendant un temps. Un géant d’une affreuse stature, la Russie est le pays le plus vaste du monde, couvrant neuf fuseaux horaires et un huitième de la masse de terre habitable de la Terre. Elle est la principale source de gaz de plusieurs pays européens et un poids lourd sur la scène internationale, limitrophe de seize nations souveraines dotée de nombreuses ressources dans son sous-sol. Étant donné que les sanctions sont multiples, la Russie traversera des moments difficiles si elles sont efficaces et bien appliquées.

Le malheur de cet évènement réside dans le fait que l’atmosphère mondiale est devenue morose et sombre. Ce conflit prend de plus en plus des tournures inquiétantes. En réalité, les différents acteurs se préparent au pire; ils apprêtent leurs armes les plus dangereuses et les plus sûres, et retroussent leurs manches, afin de lancer les hostilités au moment venu. M. Poutine a placé ses armes de dissuasion nucléaire en état d’alerte. Si l’un des camps utilise ses armes nucléaires, l’autre répliquera proportionnellement avec les leurs, mais il est peu probable que les choses en arrivent à cette extrémité. Le fait de mentionner les armes nucléaires constitue une tactique visant à avertir l’adversaire de ne pas franchir la ligne rouge. Ils sont conscients que l’éclatement d’une guerre nucléaire, à cette époque de technologie avancée, entraînera l’annihilation mutuelle et l’extinction des espèces sur Terre. Ils ne le souhaitent certainement pas, mais ces événements doivent pousser tout le monde à se sentir concerné, car si ne serait-ce que 1% de réserve actuelle d’armes nucléaires en possession des États est utilisé, toute la Terre connaitra une destruction terrible de sorte que seules les personnes les plus chanceuses s’en sortiront pour en témoigner.

La deuxième partie du présent article révélera d’autres réalités cruciales relatives à ce conflit et contribuera à placer les lecteurs sous un angle où ils pourront aisément apprécier la situation eux-mêmes, et seront en mesure d’émettre des prédictions plus éclairées sur l’avenir. À suivre!

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