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Enseignant au département d'histoire de l'Université de Douala
Enseignant au département d'histoire de l'Université de Douala

Crise anglophone : Emmanuel Tchumtchoua, « Ce que je pense du texte d’Enoh Meyomesse »

« Le respect que j’ai pour mon métier d’historien et l’amour que j’ai pour ce pays me poussent à ne pas me détourner des enjeux de l’heure et des discours ou pratiques politiques qui pourraient à la longue transformer ce beau pays en enfer.

A cet égard, ce texte d’Enoh Meyomesse qui est essentiellement basé sur des affirmations dont certaines me paraissent d’une grande inexactitude, me semble sur le plan idéologique, très dangereux. En sériant entre les vrais et les faux Camerounais ou les faux et vrais Anglophones, il procure comme dans l’Allemagne d’Hitler ou le Rwanda de l’autre, des arguments pouvant légitimer un probable projet génocidaire. En excluant de la communauté nationale des personnes que l’on juge souvent à tort comme des fauteurs de trouble ou la cause de tous nos malheurs et que l’on qualifie à la légère d’envahisseurs ou d’étrangers, l’on légitime le mal que l’on pourrait être amener à les causer dans le futur.D’ailleurs la conclusion de son texte paraît à cet égard très édifiante : « il faut les liquider sans état d’âme ». Si je partage sa colère devant des gestes odieux comme le fait de tuer des soldats ou de brûler les écoles, je pense que l’amour immense d’Enoh Meyommesse pour le Cameroun notre pays ne doit pas le pousser à suivre le chemin des discours fascistes. Il n’hésite pas à emprunter des expressions au vocabulaire de l’extrême droite en parlant d’« anglophone de souche » comme d’autres sous des cieux moins tolérants que nous en matière de racisme, parlent de « français de souche ».

Les faits historiques qui soutiennent son argumentaire me semblent être puisés à la même source avec la même manipulation qui caractérise ce courant de pensée. Si nous étions tous des historiens, je nous aurais demandé de lire les actes du colloque organisé par l’université de Douala en février 2013 pour commémorer les cinquantenaires des indépendances et la réunification de notre pays.

Ceci dit, j’en viens aux affirmations de notre apprenti-historien. Je voudrais dire que l’histoire est une science rigoureuse sur le plan de la méthode. Lorsqu’on affirme, l’on doit le prouver en indiquant ses sources qui eux aussi doivent être couplées et analysées avec tact et méthode critique.

Je prendrais pour m’attaquer à son texte, l’exemple du référendum de 1961 dont les résultats sont encore aux archives des Nations Unies et aux archives nationales de Buea et de Yaoundé. Si au lieu de faire le maraboutisme et de susciter des haines inutiles, monsieur Enoh avait consulté ces archives, il verrait que pour ce qui est de la » British Southern Cameroon » qui est la partie anglophone du Cameroun, le corps électoral de 1961 était sensiblement le même que celui de 1959 qui avait vu la victoire de Foncha sur Endeley et que depuis cette date, c’était les pro-réunifications qui étaient au pouvoir.

Les Anglais ou le Nigeria qui n’était pas encore indépendant, ont déplacé les électeurs quand ? Comment alors que le problème de la réunification n’était pas encore posé, les Anglais ont-ils anticipé en organisant un déplacement de population ? En réalité, c’est l’élection de Foncha qui déclencha le processus. Si on peut penser que cela ait été possible au British Northern Cameroons qui était intégré dans le Nigeria et qui n’avait pas de pratique démocratique indépendante, dire cela du Sud est une forme de mystification. Si les Anglais voulaient comme il était de coutume dans la partie française, changer les résultats du vote, ils l’auraient fait.

Des études très récentes montrent que les nigérians présents dans cette région, étaient constitués de fonctionnaires coloniaux (qui n’avaient pas de droit de vote), des cadres subalternes de la CDC et de quelques commerçants. Cette population cristallisait la haine des locaux et servait de repoussoir aux nationalistes de cette région qui pensaient être devenus une sorte de dépendance du Nigeria depuis que la « Richard’s constitution » de l’après-guerre avait rattaché la « British Southern Cameroons » à la région Est du Nigeria. Ce facteur Ibo pour emprunter l’expression du professeur Julius Ngo ou cette haine des Ibos, rendait improductive toute tentative des Anglais de procéder à un déplacement massif de population

Pour terminer avec ces questions des migrations, je voudrais relever que monsieur Enoh omet de dire que depuis les années 20, il existait une frange importante de l’élite de la « British Southern Cameroons » qui vivait au Nigeria et qui y avait fait souche. Une grande partie de cette élite dont je cite les noms de mémoire (les frères Ngu, James Tataw, Gottlieb Monekosso, Lantum, Endeley, Pacha Boniface…) furent les premiers cadres anglophones du Cameroun réunifié.

Dans ce pays vit encore une grande diaspora camerounaise surtout ceux qui ne s’étaient pas adaptés aux études dans notre université à Yaoundé. Les migrations en temps de paix sont rarement à sens unique surtout lorsqu’il s’agit des frontières. Je passe sous silence la grossièreté de l’envahissement du quartier New-Bell par les Nigérians.

Monsieur Enoh essaie aussi de séparer les habitants du Nord-Ouest de ceux du Sud-ouest. Il s’agit encore là d’une autre mystification. Cette division a été opérée après la réunification. Cette région était divisée autrement pendant la période coloniale.

Pour parler du référendum, il faut souligner le fait que des localités du Sud-ouest comme Kumba ou Mamfe votèrent à plus de 55 % pour le référendum alors que des localités entières du Nord-Ouest comme Nkambé votèrent contre. Le Fon de Nso à Kumbo pour ne citer que cet exemple fut l’un des leaders de la campagne contre la réunification dans la région de Nord-ouest.

Lorsqu’ on étudie le vote par localités on tombe à la renverse. Après le referendum, alors qu’Endeley et Mbile se lancèrent dans une vive campagne aux Nations-Unies afin qu’il soit accordé aux localités qui avaient voté contre la réunification de se rattacher au Nigeria, il se trouva 11 chefs et 13 notables Bakweri, sa propre tribu pour utiliser le langage d’aujourd’hui pour s’opposer à ce projet. L’histoire est très complexe. Il faut à mon avis éviter les simplicités hâtives.

J’en viens à l’idée de réunification que monsieur Enoh par ignorance ou par mauvaise foi, refuse d’en parler. C’est un projet de l’UPC qui en avait fait la condition sine qua non de l’indépendance. C’est ce parti qui convoqua à deux reprises en 1951 à Kumba les partis politiques et les syndicats de la partie anglaise du pays pour en discuter. Après l’interdiction de l’UPC, seuls les partis politiques de la partie anglaise de notre pays, qui étaient d’ailleurs dans l’opposition, restèrent fidèles à cet idéal.

En dehors de l’UPC, aucun parti du Cameroun sous tutelle française, ne croyait à l’idée de la réunification ou de l’indépendance. Ils la combattaient même. Que ce soit à l’ONU qu’au Cameroun ; dans les journaux ou lors des différents congrès des partis politiques, ces anti-indépendances ridiculisèrent ceux qui soutenaient l’idée de l’indépendance et de la réunification.

A titre d’illustration, je citerai le discours prononcé au mois de décembre 1952 à l’ONU par Charles Okala, envoyé de la France pour porter à la contradiction à Ruben Um Nyobè. Je tiens à préciser qu’il sera moins de 7 ans après, fait ministre des affaires étrangères, chargé de négocier les conditions de la réunification. Il affirme :

« Pour de qui est de la réunification des deux Cameroun, on peut dire qu’il n’y a pas de volonté de communauté entre les masses du Cameroun sous tutelle française et du Cameroun sous tutelle britannique… Dans les faits, c’est un problème qui n’est pas actuellement posé et qui n’agite, à notre avis, qu’un certain nombre de personnages politiques en quête de thèmes idéologiques de propagande ».

Pour ce qui est de l’indépendance, Monsieur Okala la considère comme un mauvais coup porté au Cameroun.

En janvier 1958, lors du congrès de son parti tenu à Abong-Mbang, André Marie Mbida qui était par ailleurs Premier Ministre, affirma que ce n’est que dans dix ans que le Cameroun devait commencer à négocier son indépendance. Selon ce parti dont est issu aussi Ahmadou Ahidjo, l’indépendance immédiate était une véritable chimère.

En 1959, lorsque Foncha engagea sa campagne en vue des élections au « British Southern Cameroons » avec comme programme politique la réunification des deux Cameroun, conformément à l’engagement pris en 1951 avec Felix Roland Moumie à Bamenda, il demanda l’aide de Ahidjo qui était alors premier ministre. Ce dernier ne fit aucun geste. C’est Paul Soppo Priso et Daniel Kemajou qui financèrent sa campagne.

En réalité, le projet de la réunification a longtemps été porté par ces anglophones que l’on taxe aujourd’hui de Nigérians ou d’étrangers alors que les partis politiques francophones à l’exception de l’UPC étaient contre. Ce n’est que lorsque leurs maîtres français pour des raisons géostratégiques dont il serait long de présenter ici, changèrent d’avis que ces derniers comme des moutons de panurge suivirent cette voie. Ils eurent donc à gérer une indépendance et une réunification qu’ils avaient longtemps combattues. C’est cela la réalité historique et peut-être le nœud de notre problème.

Je voudrais terminer en réaffirmant que cette tendance de toujours trouver dans l’autre la source de nos malheurs ou encore de sérier les Camerounais entre les vrais et les faux, me paraît dangereuse et porteuse de germe de génocide. Nous sommes par l’histoire appelés à vivre ensemble dans un espace que l’on appelle Cameroun. Nous devons élaborer et négocier ensemble et avec lucidité les bases de ce vivre-ensemble. »

— par le Dr. Emmanuel Tchumtchoua, historien*

(*) Enseignant au département d’histoire de l’Université de Douala

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