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Entre 2006 et 2017, le chiffre d’affaires du groupe Télécoms Ethiotel a été multiplié par dix, passé à 1,3 milliard de dollars, pour un bénéfice de 785 millions de dollars. © Flickr / Francisco Anzola
Entre 2006 et 2017, le chiffre d’affaires du groupe Télécoms Ethiotel a été multiplié par dix, passé à 1,3 milliard de dollars, pour un bénéfice de 785 millions de dollars. © Flickr / Francisco Anzola

Éthiopie : la société de télécommunication Ethiotel à la conquête des marchés africains

L’opérateur Ethio Telecom détenu par Addis‑Abeba a connu, grâce à son monopole, une croissance fulgurante ces dernières années. Il cible désormais une expansion dans les pays voisins. Mais le pari s’annonce ardu.

En une décennie, Ethiopian Telecommunications Corporation, devenu Ethio Telecom (Ethiotel) en 2010, a connu une transformation spectaculaire, passant de 2 millions d’abonnés à peine en 2006 (sur une population de 80 millions d’habitants à l’époque) à 57 millions de clients en septembre 2017, dont 7,5 millions gagnés en un an.

Le service s’est également amélioré. « Il y a quatre ans, la qualité du réseau était à vous rendre fou. Les appels étaient brusquement coupés. Et ne parlons même pas d’internet… », se souvient Alemayehu Geda, économiste à l’université d’Addis-Abeba. Le chiffre d’affaires d’Ethiotel a été multiplié par dix sur cette période, passé à 1,3 milliard de dollars (1,1 milliard d’euros), pour un bénéfice record de 785 millions de dollars.

Objectif : Géant d’Afrique

« Je ne connais aucun opérateur de télécoms africain qui ait connu une telle croissance de ses revenus, en valeur absolue », assure Richard Faber, directeur général du cabinet spécialisé TeleGeography. Un exploit réussi grâce au monopole, unique sur le continent, que lui accorde l’État, son actionnaire.

Cette révolution a été amorcée au tournant de la décennie, lorsque la gestion de l’entreprise a été confiée à France Télécom, entre 2010 et 2012. Une période de transition qui a vu la formalisation et la modernisation de l’entreprise. De plus, la compagnie publique a injecté 1,3 milliard de dollars ces dernières années dans des projets d’infrastructures et d’expansion.

« Nous n’avons peur d’aucun opérateur télécoms sur le continent. Nous sommes le géant de l’Afrique », avertit Andualem Admassie

Aujourd’hui, la compagnie nationale prépare sa « deuxième transformation », selon Andualem Admassie, son directeur général depuis mai 2013. Elle prévoit maintenant d’investir à l’étranger et vise une implantation au Soudan du Sud et en Somalie au cours des prochaines années. « Nous avons un plan pour investir à l’étranger. Nous examinons les faiblesses et les forces de nos voisins. Il s’agit de travailler ensemble, en tant que partenaires, car nous n’avons aucune expérience internationale. Nous devons donc trouver des entreprises qui peuvent travailler avec nous dans le co-branding et le partenariat », avance Andualem Admassie.

Sur le plan domestique, l’entreprise vise d’ici à 2020 un taux de pénétration mobile de 80 % en zones rurales, une couverture 3G de 90 % dans l’ensemble du pays et le déploiement de la 4G dans toutes les grandes villes. Elle n’est disponible aujourd’hui que dans la capitale.

« Nous n’avons peur d’aucun opérateur télécoms sur le continent. Nous sommes le géant de l’Afrique », avertit Andualem Admassie, qui insiste pour qu’Ethiotel devienne le moteur du développement du paiement par mobile money en Éthiopie et s’allie aux pays voisins pour une connexion par câble sous-marin afin de rompre l’isolement du pays.

Novice sur un marché concurrentiel

S’ils saluent la percée remarquable réalisée par Ethiotel ces dernières années, nombre d’analystes restent sceptiques quant à ses nouvelles ambitions.

« Compte tenu de sa position de monopole en Éthiopie, il aurait été franchement surprenant que sa croissance soit autre que fulgurante. Mais est-ce que cela aurait été la même chose s’il y avait des concurrents ? », s’interroge Russell Southwood, directeur général de Balancing Act, cabinet spécialisé dans le secteur des télécoms africain.

Pendant qu’Ethiotel prospérait sur son immense marché domestique, à l’abri de la concurrence, celle-ci n’a été que plus féroce à travers le reste du continent, où la réduction des marges depuis le début de la décennie a entraîné une forte consolidation des marchés.

Les faibles progrès enregistrés en Afrique de l’Ouest par Sudatel, contrôlé par Khartoum, devraient appeler à la prudence quant aux capacités de développement à l’extérieur des acteurs à forts capitaux publics. Sa principale filiale au Sénégal, Expresso, voit ses parts de marché stagner autour de 21 % depuis quatre ans, malgré la valse de directeurs généraux. « Ils n’ont tout simplement pas les compétences nécessaires » pour s’imposer sur des marchés concurrentiels, avertit Russell Southwood.

Travail sous surveillance

Le Soudan du Sud, l’un des marchés ciblés par Ethiotel, reste attractif avec un taux de pénétration du mobile inférieur à 16 % en 2017, mais le marché compte déjà trois opérateurs de téléphonie mobile, dont le sud-africain MTN et le koweïtien Zain, qui disposent d’une forte expérience internationale.

Le gouvernement éthiopien bénéficie d’un accès quasi illimité aux enregistrements d’appels de tous les utilisateurs de téléphones et aux journaux de trafic internet

Chez son jeune voisin, Ethiotel pourra déjà capitaliser sur sa capacité à travailler avec un régulateur aux exigences drastiques comme il le fait à domicile. Sous l’injonction du gouvernement éthiopien, en proie aux troubles politiques qui ont secoué le pays au cours des derniers mois, l’opérateur de télécoms a bloqué l’accès à la 3G dans toutes les régions, en dehors d’Addis-Abeba.

Le gouvernement éthiopien bénéficie d’un accès quasi illimité aux enregistrements d’appels de tous les utilisateurs de téléphones et aux journaux de trafic internet. Une méfiance qui a retardé l’expansion de l’accès à internet en Éthiopie. Une telle flexibilité, certes controversée, peut être un atout dans des pays tels que la Somalie et le Soudan du Sud, confrontés à des risques sécuritaires importants.

Mais certains blocages limitent encore les ambitions d’Ethiotel. Parmi eux, la grave pénurie de devises à laquelle sont confrontées les entreprises éthiopiennes et qui complique le remboursement des emprunts, l’achat de matériel à l’étranger et la réalisation des projets d’expansion. Bien que bénéficiant d’un accès prioritaire aux guichets de Commercial Bank of Ethiopia, Ethiotel a dû parfois patienter dix mois avant de recevoir sa quote-part de devises étrangères.

Appui extérieur ?

Depuis plusieurs mois, des rumeurs d’une prise de participation du géant kényan Safaricom ou d’une autre compagnie étrangère au capital d’Ethio Telecom (ou sur un périmètre plus limité comme celui de la mobile money) agitent le milieu des affaires. Cette hypothèse est démentie par Andualem Admassie mais pourrait se révéler tentante si le gouvernement éthiopien devait se retrouver à court d’argent pour poursuivre le développement de l’opérateur public.

Un appui extérieur pourrait aussi apporter une autre solution à la dépendance d’Ethio Telecom vis-à-vis de ses fournisseurs d’équipements pour gérer son réseau, les chinois Huawei et ZTE, qui l’ont accompagné ces dernières années et qui restent de solides candidats pour le faire lors de cette nouvelle phase de développement.

« Nous avons constaté qu’il n’y avait littéralement aucun transfert technologique ou de connaissances », signale Alemayehu Geda, qui a étudié l’implication de la Chine au début de la décennie dans le secteur des télécommunications.


57 millions de clients mobile

À la fin de 2017, Ethio Telecom a dépassé en nombre de clients mobile la filiale de MTN au Nigeria (53,1 millions). L’entreprise éthiopienne est ainsi devenue le plus gros opérateur d’Afrique présent sur un seul marché.


Mobile money, un objectif prioritaire

« Je me bats pour que le développement du paiement mobile en Éthiopie soit mené par les opérateurs de télécoms et non par les banques. Prenez Safaricom : 30 % de son chiffre d’affaires provient de M-Pesa, sa solution de mobile money. Je veux que ce soit le cas également pour Ethio Telecom », insiste Andualem Admassie, son directeur général.

HelloCash, géré par le hollandais BelCash, domine le marché local du paiement mobile avec 2 millions d’utilisateurs (à peine 2 % de la population), devant M-Birr, développé par l’irlandais MOSS ICT. À titre de comparaison : 66 % de la population adulte totale du Kenya, du Rwanda, de la Tanzanie et de l’Ouganda utilisent régulièrement les solutions de paiement mobile.

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