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Des Camerounais « unionistes » manifestent à Douala contre les revendications séparatistes des régions anglophones, le 1er octobre 2017. Crédits : REUTERS
Des Camerounais « unionistes » manifestent à Douala contre les revendications séparatistes des régions anglophones, le 1er octobre 2017. Crédits : REUTERS

« Les Camerounais n’ont pas (encore) le désir de vivre ensemble comme un peuple »

Pour notre chroniqueur, la crise dite « anglophone » révèle l’échec de la construction d’une nation camerounaise, qui reste à réaliser.

L’année 2018 est cruciale pour le Cameroun. Après trente-cinq ans d’un régime historiquement médiocre, tout indique que le président Biya, bientôt 85 ans, sera candidat à un septième mandat. Sa probable candidature interviendra dans un contexte exceptionnel : la crise anglophone est dans l’impasse et le risque d’une partition à terme du pays demeure.

Dans le nord du Cameroun, le groupe terroriste Boko Haram sème toujours le chaos. Partout dans le pays, la pauvreté s’enracine. Des centaines de milliers de jeunes sont aux abois. Ils regardent leur vie défiler, impuissants, tandis que la corruption et le népotisme enrichissent les pontes du régime et leur progéniture, et alimentent colère et exaspération au sein de la population.

L’élection présidentielle, prévue pour octobre, aurait pu être l’occasion d’un (nécessaire) changement de leader à la tête de l’Etat. Mais en Afrique francophone en particulier, les scrutins électoraux sont souvent des opérations de blanchiment politique pour le sortant. Pire, même lorsqu’ils débouchent sur une alternance, celle-ci n’apporte pas de changement notable dans la vie des citoyens et des nations.

Au-delà du cirque électoral qui se prépare au Cameroun, la véritable question qui se pose aux Camerounais en ce début d’année est de savoir comment créer les conditions d’un véritable changement politique porté par les masses populaires. Ou comment faire en sorte que le moment venu, l’alternance ait la couleur d’une révolution politique ?

Nouveau paradigme

Nous devons en finir avec l’idée que la politique se réduit, pour les citoyens, au vote, et pour les leaders politiques à la participation à des échéances électorales. La politique commence là où des groupes d’individus se réunissent pour défendre leurs idées ou promouvoir leur vision de la société. Elle prend sa source à la base de la société et évolue par capillarité vers son sommet. Tout le contraire de ce que nous observons souvent au Cameroun ou en Afrique francophone, où les partis politiques, créations artificielles (sans colonne vertébrale idéologique ni base populaire) de personnalités, détiennent le monopole de l’expression politique.

Nous devons donc créer un nouveau paradigme, dans lequel la nécessaire quête du pouvoir sera la finalité d’un processus et non son commencement ; où les partis politiques seront des organisations de masse portées par une idéologie claire plutôt que des boutiques politiques usant de la rente ethnique comme moyen d’accaparement des ressources de l’Etat.

Dans ce nouveau paradigme, faire de la politique, ce n’est pas seulement s’inscrire sur une liste électorale à l’appel du pouvoir en place et des partis d’opposition ; c’est infuser la société de nouvelles idées et convaincre de leur nécessité ; c’est mettre dans la même salle le pauvre paysan du village et le jeune moto-taxi diplômé de la ville et leur expliquer pourquoi ils ont un intérêt commun et comment ils peuvent le défendre ; c’est briser les frontières (communautaires, linguistiques, sociales, territoriales) et rassembler, organiser et mobiliser les masses autour d’idées politiques.

« Une nation est une âme »

Parfois, une idée s’impose à son temps. Elle est inévitable. La crise anglophone, qui structure la vie politique du Cameroun depuis plus d’un an, est la manifestation de l’échec (ou de l’inexistence) du projet de construction d’une nation camerounaise. C’est en ce sens qu’elle est une crise non pas uniquement anglophone, mais camerounaise. Et il est peu probable, a fortiori après une année de pourrissement, que cette crise politique soit résolue par des mesures techniques comme le retour au fédéralisme et l’application, par ailleurs nécessaire, de la décentralisation prévue par la Constitution, notamment.

Pour comprendre pourquoi, il faut relire Qu’est-ce qu’une nation ? d’Ernest Renan : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

Une partie importante de la population anglophone camerounaise ne s’est jamais sentie vraiment « camerounaise ». Pour de multiples raisons, elle n’a pas « en commun ce riche legs de souvenirs ». Sans surprise, elle n’a plus le « désir de vivre ensemble ». Sans la restauration de ce « consentement » qui est au cœur de l’idée de nation, alors le pire surviendra. Mais ce qui est si évident pour les Camerounais anglophones est vrai à l’échelle du pays. Les Camerounais n’ont pas (encore) le « désir de vivre ensemble » comme un peuple. Parce qu’ils n’en sont pas un. « Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. »

L’élection présidentielle camerounaise passera ; l’impératif de construire un peuple et une nation camerounaise restera, pendant longtemps, l’enjeu ultime de la politique au Cameroun.

Yann Gwet est un essayiste camerounais.

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