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LE MONDE À L’HEURE DÉCOLONIALE : L’ESPACE PUBLIC MATÉRIEL ET IMMATÉRIEL EN QUESTION

Par Thierry Amougou

L’esclavage a été aboli aux USA en 1865, mais George Floyd a été tué comme un esclave dans le même pays en 2020.

Concernant la colonisation, Kalvin Soiresse Njall, député écolo en Belgique, attire l’attention sur le fait que « La Belgique n’a plus de colonies, mais l’esprit de la colonisation est encore inscrit dans la pierre à tous les coins de rue ». Constat qui permet de saisir un des aspects majeurs de l’enjeu décolonial suivant lequel des logiques, des imaginaires, des pratiques, des discours et des images peuvent perpétuer des rapports coloniaux et esclavagistes même après la fin officielle de l’esclavage et de la colonisation. Dans un monde encore comateux suite au covid-19, la mort tragique de George Floyd semble agir comme un amplificateur et un accélérateur du déconfinement civique à travers la mobilisation politique et militante au service de la lutte contre le racisme et d’autres discriminations connexes. Dans cette dynamique, parachever à la fois l’abolition de l’esclavage et la décolonisation exige, entre autres initiatives, la décolonisation de l’espace public. La problématique qui prend dès lors corps revient à penser et à construire un espace public juste, c’est-à-dire ne pouvant plus se réduire au respect des principes de continuité, de neutralité et de non concurrence dans son usage, parce que désormais contraint, étant donné le caractère cosmopolite des populations, par l’exigence d’une justice mémorielle devant s’inscrire dans son esthétique, son iconographie, ses fonctionnalités et ses désignations. En d’autres termes, l’égalité entre citoyens d’histoire, de mémoire et d’origine différentes, revient à éviter qu’un des citoyens se sente offenser, insulter ou blesser, soit par un espace public qui célèbre les bourreaux de ses ascendants, soit par la désignation d’axes routiers, de places et d’avenues qui exaltent les noms de figures synonymes de meurtres, de violence et de racisme à l’égard de certains citoyens. De là découle un enjeu démocratique. Celui de la production participative et/ou démocratique de la ville dont les dimensions fonctionnelle, mémorielle, historique, écologique, iconographique, sociale, économique et politique ne peuvent plus être le résultat des seuls avis d’experts urbanistes, paysagistes et architectes, mais aussi et surtout le produit d’une politique publique citoyenne adoptée via un débat contradictoire. Si un policier qui porte et représente l’Etat de droit annule le droit à la vie à George Floyd en 2020, alors l’Etat de droit reste à parfaire. Si une statue est pour un citoyen lambda un objet de souffrance mémorielle, alors l’Etat de droit est aussi à parfaire. La nouvelle façon de penser l’Etat de droit exige, non seulement la reconnaissance que la violence peut parfois être policière, mais aussi que l’espace public peut rompre la logique de l’Etat de droit en ne respectant pas la mémoire de tous les citoyens. Le besoin de justice mémorielle dans l’espace public semble donc s’imposer comme en témoignent le déboulonnage des statues des généraux confédérés au Sud des Etats-Unis, celui le 7 juin 2020 à Bristol d’Edward Colston, ancien marchand d’esclaves, le saccage puis le retrait par les autorités anversoises de la statue du Roi Léopold II dans la ville d’Anvers en Belgique, l’amputation de la tête de la statue de Christophe Colomb le 10 juin 2020, le retrait le 8 juin 2020 d’un buste du roi Léopold II de la place de l’université de Mons en Belgique suite à une pétition des étudiants ;

ainsi que le débat lancé en France sur le retrait de l’espace public de la statue de Colbert, auteur de l’abominable code noir. Toutes ces figures historiques controversées sont considérées par les militants pour la décolonisation des espaces publics comme des fondateurs d’un racisme et des inégalités dont les effets structurels et institutionnels ataviques continuent de faire des dégâts de nos jours. Ils ne méritent d’être célébrés pour l’ensemble de leurs œuvres historiques macabres. L’espace public est une vitrine de nos valeurs collectives. À ce titre, ce que déboulonnent les populations est moins l’histoire que des figures historiques fondatrices des discriminations et des inégalités dont les effets continuent de structurer le monde d’aujourd’hui ; des figures qu’une communauté politique ne peut exhiber comme valeurs publiques, c’est-à-dire en partage. Cet assainissement moral des espaces publics semble soutenir qu’il n’existe pas de paix durable sans une justice mémorielle. Cela ne se conçoit cependant pas sans aspérités car des conflits surgissent et des questionnements fusent. Faut-il déguerpir les statues ou y inscrire de façon impartiale ce dont les personnages qu’elles représentent ont été les auteurs ? Faut-il équilibrer l’iconographie et la désignation de l’espace public en statufiant des figures de femmes et d’hommes ayant lutté contre l’esclavages et le racisme ? N’est-ce pas le ferment d’une nouvelle guerre des mémoires ?

L’entrée de Patrice Lumumba dans l’espace public bruxellois le 23 avril 2018 à travers l’autorisation à l’unanimité du conseil communal d’un espace Patrice-Lumumba, est une preuve que c’est la démocratie qui doit construire un espace public juste et s’améliorer en retour en y contribuant. L’épistémologie postcoloniale s’avère ainsi d’un grand apport pour l’approfondissement de la démocratie en mettant en examen tant les valeurs et les figures que véhiculent les espaces publics occidentaux qu’en prenant au sérieux le soin à apporter à la construction d’une intersubjectivité positive entre citoyens. Une fois la multiplicité des temps, des mémoires et des subjectivités qui font l’espace public ainsi révélée, un espace public juste et démocratique semble se présenter comme un instrument d’approfondissement démocratique en redéfinissant la démocratie comme un rapport dynamique et critique entre des institutions qui « capabilisent », des expériences vécues et des subjectivités. Si, comme cela se dit de coutume, le temps est le véritable tribunal de l’histoire, l’histoire des vainqueurs qui a très souvent fait l’espace public est face à la question de savoir ce que c’est qu’un espace public juste et démocratique dans les sociétés cosmopolites du XXIème siècle. Redevenu un levier critique pour les citoyens grâce à la question décoloniale, l’espace public occidental peut-il se transformer en un dispositif de rappel à l’ordre de tous par exaltation de nos valeurs communes afin de trouver le semblable universel ?

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