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Essoh Moise

Kamerun: est-il necessaire de se rendre aux élections de 2020?

Aller aux élections de 2020 peut-il apporter le changement escompté au Kamerun?

Une analyse à discuter.

Bien cordialement

M. Essoh

Aller aux élections de 2020 peut-il apporter le changement escompté au Kamerun ?

La convocation du corps électoral par le dictateur Paul Barthélemy Biya le 10 novembre 2019 a de nouveau ouvert un débat stratégique dans les rangs de ceux qui proclament vouloir un changement réel au Kamerun. Entre poursuite des ambitions personnelles et réelles intentions de sortir le pays du marasme et de la grave situation dans laquelle il se trouve, le choix d’aller aux élections est-il réellement susceptible d’apporter le changement pour lequel toutes et tous disent travailler ? .

De quoi s’agit-il en réalité ?

Il s’agit, pour l’immédiat (en termes de temps politique) d’atteindre l’objectif prioritaire qui est le départ du pouvoir du régime en place, un départ qui doit être simultanément suivi, de préférence, par une période de restauration de la paix, de de refondation d’une démocratie véritable. Cette période comportera inévitablement la tenue d’un véritable Dialogue National Inclusif sur la question anglophone, sur l’Histoire du pays, sur les séquelles du colonialisme et du néo-colonialisme sur la société kamerunaise (tribalisme, corruption, trahisons, etc..) et enfin, la redéfinition des institutions réellement démocratiques ayant pour but de répondre aux aspirations et aux besoins de la plus large majorité de la population. Avec, au bout d’un telle période, de nouvelles élections plus démocratiques, et un retour effectif du pouvoir au peuple.

La très grande majorité des Kamerunais aspirent à cet objectif prioritaire qui est le départ du régime RDPC-Biya. Cependant, les deux questions qui divisent sont : (1) comment y arriver et (2) dans quelle situation atterir dans la foulée de la chute de ce régime ?

Le comment ?

Les expériences cumulées, respectivement, de toute l’opposition véritable rassemblée derrière Ni John Fru Ndi en 1992, de l’UPC-Manidem en proie à ce régime qui lui interdit toute légalité depuis près de 30 ans, du CPP après l’élection présidentielle de 2011, d’une coalition derrière le prof. Kamto en 2018, nous indiquent que le régime a établi un verrouillage du système tel qu’il devient quasiment miraculeux de pouvoir le déloger par une élection organisée dans les conditions et le système électoral actuel. Cette évidence ne peut être aujourd’hui niée que par des hypocrites qui voudraient justifier leur éventuel combat pour un intérêt personnel. La vraie question reste donc « comment forcer ce régime à la démission » ? Puisqu’il ne s’agira pas d’autre chose que d’une démission, ou d’un chassement selon l’expression populaire consacrée à cette aspiration si profonde du peuple kamerunais.

La réponse à cette question parait simple : en dehors d’une intervention (non souhaitable dans le contexte actuel) de l’armée dans la sphère politique, aujourd’hui, force est de constater que seul un mouvement de résistance populaire, transtribal, transidéologique, transprofessionnel et transgénérationnel, peut venir à bout de ce régime semi-séculaire.

Le corollaire à cette évidence est : comment rassembler toutes ces femmes et ces hommes qui regardent si jalousement les Soudanais, les Algériens, les Guinéens résister contre leurs régimes pourtant pour certains, comme ce fut le cas au Soudan, tout aussi autoritaires et sanguinaires que celui de M. Biya ? C’est à cette question que se consacre cette petite analyse.

Un courant de l’opposition véritable continue à penser que le processus électoral peut porter les étincelles d’une déflagration populaire. C’est possible. Mais est-ce probable ? Examinons la situation :

Les conditions électorales étant exactement les mêmes que celles qui ont conduit aux hold-up successifs dont celui d’octobre 2018, il n’est pas incongru de postuler que les mêmes causes produiront les mêmes effets dans les mêmes conditions. Une petite discussion peut cependant s’ouvrir ici sur les conditions que d’aucuns pensent différentes : « le peuple camerounais a ouvert les yeux et ne se laissera pas voler sa victoire comme en octobre 2018 ». Acceptons ce postulat. Et décortiquons-le : de quel peuple s’agit-il ? de quelle victoire s’agira-t-il ? de quel « vainqueur » s’agira-t-il ?

1. S’agira-t-il de la victoire d’un parti politique (autre que le RDPC s’entend) dont la majorité (au moins 90 députés) lui serait volée par le régime en place ? Et si oui, de quel parti s’agirait-il, qui serait en mesure dans les conditions objectives du moment (çàd à partir du nombre d’inscrits sur les listes cadenassées par le régime), de prétendre pouvoir remporter le scrutin dans plus de 90 circonscriptions ET d’avoir, dans chacune d’elles assez de population pour en réclamer la restitution y compris dans la rue ?

2. S’agira-t-il de la victoire d’une coalition de l’opposition ? Coalition qui gagnerait à se constituer dès à présent avant le vote et pas dans un réflexe de vassalisation post-électorale ? La probabilité de ce cas de figure devient en effet plus grande, car alors, la mutualisation automatique des forces rendrait plus difficile le fonctionnement de la machine à fraude du RDPC. Mais encore faut-il les principaux partis d’opposition qui entendent concourir à ces élections soient capables d’une telle convergence, dépassant les positionnements de leadership.

3. Quant au peuple qui « ne se laisserait pas voler (cette) victoire », de quel peuple s’agit-il ? Du peuple de Maroua ? de Bertoua ? de Sangmélima ? de Kribi ? de Ngaoundéré ? de Mora ? de Limbé (qui ne participera même pas au scrutin mais dont l’incurie et le nauséabond cynisme du RDPC ne manquera pas de le déclarer vainqueur là-bas aussi) ? de Bamenda ? d’Edea ? etc…

Un climat nauséabond de tribalisme a été installé au Kamerun depuis plusieurs décennies par ce régime qui en est pour la très large part responsable, mais hélas aussi depuis quelques mois par certains « talibans » de l’opposition. Dans ce contexte, la probabilité est très forte que des relents de chauvinisme ethnique ne viennent dramatiquement hypothéquer toute revendication populaire de victoire par une fraction minoritaire, et qu’au contraire, cette éventuelle revendication ne tourne à un affrontement dont l’issue ne sera certainement pas le départ du régime, bien au contraire. Ce dernier ne manquera en effet pas d’exploiter une telle situation (c’est d’ailleurs un des objets de sa stratégie tribaliste qui hélas marche souvent) pour se placer en « garant de l’ordre public », profitant pour mater les opposants tout en ménageant ses propres partisans.

Pour clôturer l’analyse du postulat que « le peuple ne se laissera pas voler sa victoire », il faut noter que l’on part d’une Assemblée nationale de 180 députés dont la répartition circonscriptions est la suivante : Adamaoua (10) ; Centre (28) ; Est (11) ; Extrême-Nord (29) ; Littoral (19) ; Nord (12) ; Nord-Ouest (20) ; Ouest (25) ; Sud (11) ; Sud-Ouest (15) ; et la composition en sièges est la suivante : RDPC (148 sièges) et les 32 autres sièges répartis en : SDF (18), UNDP (5), UDC (4), UPC gouvernementale (3), MRC (1) et MDR (1).

D’une part, les listes électorales étant ce qu’elles sont, il n’y a toujours pas plus de 6 millions d’inscrits sur ces listes, dont le nombre de votants n’atteindra certainement pas, dans tout le pays, la barre des 4 millions. Cependant, contrairement à l’élection présidentielle, dans une circonscription législative, quel que soit le nombre de votants pour l’opposition, ceux-ci ne donneront pas à l’opposition plus de sièges que la loi ne prévoit pour cette circonscription. A cause du découpage électoral inique opéré par le régime, le nombre de votants sur l’ensemble du territoire ne détermine donc pas le même nombre de sièges selon les régions, quand bien même l’élection aurait été transparente, ce qui évidemment n’est pas le cas.

D’autre part, une impressionnante toile tribaliste a été tissée dans le pays par le régime RDPC-Biya à coup de clientélisme des « élites » et de quasiment toutes les autorités traditionnelles de toutes les régions du pays, à coup d’oppression et de répression des populations qui s’opposent à ces « élites » régionales, ainsi que par des manipulations identitaires des populations du Centre et du Sud. Cette toile tribaliste rend très hypothétique, dans l’Extrême-Nord, l’Est, le Centre, le Sud, le Nord, l’Adamoua ainsi que dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest (où l’élection n’aura pas lieu, et encore moins toute contestation des résultats proclamés), soit dans 136 des 180 circonscriptions, tout mouvement contestataire des populations s’il s’agirait que de défendre la victoire d’un seul parti politique contre le RDPC. Attention, je ne prétends pas ici que le RDPC gagnerait sans fraude dans ces circonscriptions, mais bien que le désintérêt relatif des populations pour ces élections ainsi que le tribalisme conscient ou inconscient dans le contexte électoral actuel, ne favorisent pas la génération d’un mouvement populaire en FAVEUR d’un seul parti politique non massivement établi dans ces régions. Que cela soit bien clair.

Sur les 44 autres circonscriptions restantes, il faut déjà réserver les 4 circonscriptions historiquement acquises à l’UDC dans le Noun et au moins 2 autres pour le RDPC notamment dans le Koung-hi par exemple. Il ne resterait alors qu’une quarantaine de circonscriptions dans lesquelles un hold-up électoral pourrait probablement dégénérer en contestation populaire source de déflagration. Mais il faut se souvenir qu’en 1992 et en 1997 (législatives), sous la pression des mouvements récents de populations encore plus massifs sur le terrain qu’elles ne le sont aujourd’hui, ce régime avait cédé une part de l’assemblée nationale à l’opposition, « ne disposant » en 1997 que de 109 députés, avec un SDF à 43 députés et une UNDP à 13 députés. Il s’agissait alors pour lui d’acheter une paix relative avec le peuple, pour récupérer ses députés un peu plus tard (143 en 2002), par les mêmes processus frauduleux, mais après avoir éteint la capacité de réaction populaire.

Tout comme il a tenté de rééditer par le grand Biyalogue National le schéma de la Tripartite il y a quelques semaines, M. Biya ne manquera sans doute pas de procéder de la même façon, à savoir céder momentanément à l’opposition, dans les zones potentielles d’intense contestation, les sièges de députés et casser ainsi la capacité de résistance populaire. Car en définitive, une fois que les uns et les autres seront députés, il faudra bien aller siéger à l’Assemblée nationale dans un « contexte institutionnel apaisé », en attendant que le RDPC et le régime français organisent l’éventuelle succession de Paul Biya au pouvoir car, comme le démontre chaque jour les images, son état physique deviendra vite un tel handicap dans 6 ans que le régime et ses maîtres seront obligés d’organiser sa succession. Dans ce contexte, pour le régime RDPC-Biya, ce ne sera pas cher payé de faire passer de 32 même jusqu’à 50, voire plus, le nombre de circonscriptions attribuées par le système frauduleux à l’opposition, tout en se ménageant une majorité des 2/3 et en divisant un peu plus les candidats de l’opposition entre eux. En évitant soigneusement de susciter le courroux des populations notamment du Littoral et de l’Ouest.

On constate donc que, partant des résultats électoraux contestables, un mouvement de résistance populaire, transtribal, transidéologique, transprofessionnel et transgénérationnel, à moins d’un miracle, est vraiment très peu probable.

Que reste-t-il alors comme possibilités de susciter pour un tel mouvement de résistante populaire ?

Développer, assurément, un message fédérateur, susceptible de rassembler, justement, toutes les couches sociales du pays, au-delà des identités ethniques, idéologiques, professionnelles, générationnelles. Un tel message doit être axé sur le changement du système et non sur le seul remplacement des hommes, sur l’obtention de conditions de vie plus décentes et sécurisantes, sur la possibilité pour tous d’enfin pouvoir jouir de leurs droits légitimes, pouvoir profiter du fruit de leur travail sans crainte, pouvoir exercer avec confiance en le système, ses devoirs citoyens. Un tel message doit pouvoir redonner confiance dans les institutions, dans les hommes politiques, dans la fonction protectrice et émancipatrice de l’Etat.

Le programme de la Transition Politique apparaît comme un tel message. A la fois en raison de son contenu et en raison de l’expérience qu’en ont fait les peuples qui ont réussi à transcender leurs divisions et divergences pour s’allier, « comme un seul homme », face à un régime dictatorial ou autocratique.

Le contenu d’une Transition Politique au Kamerun est disponible sur plusieurs supports déjà disponibles, #StandupforCameroon sur facebook, entre autres. Elle fera l’objet de la très prochaine analyse.

Moïse ESSOH

Cadre de l’UPC-Manidem ; Secrétaire à la communication du CPD.

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