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Paul Biya lors du sommet UA-UE, le 29 novembre 2017 à Abidjan. © Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA
Paul Biya lors du sommet UA-UE, le 29 novembre 2017 à Abidjan. © Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

Edito de François Soudan : « Le Cameroun, c’est le Cameroun »

Pourquoi j’ai fini par comprendre qu’il était inutile de demander un visa pour le pays de Paul Biya…

Édito. Jeune Afrique consacre cette semaine l’une de ses enquêtes à une très ancienne connaissance, habituée des couvertures de votre hebdo, maître des horloges du temps politique, vice-doyen à double titre des chefs d’État africains (âge et longévité au pouvoir), capitaine d’un grand pays figé comme un navire encalminé en mer des Sargasses, indéchiffrable, insaisissable, inaudible et pourtant omniprésent : Paul Biya. En lisant l’analyse, signée Georges Dougueli, du remaniement gouvernemental du 2 mars et de ce en quoi il augure de la très probable candidature du chef de l’État à un septième mandat en octobre prochain, l’auteur de ces lignes s’est rendu compte qu’il n’avait plus remis les pieds au Cameroun depuis… sept ans.

« Consignes spéciales »

Depuis le jour où, las de se voir répéter par l’ambassadeur de ce pays en France, instruit de mystérieuses « consignes spéciales », qu’il lui fallait, en ce qui le concerne, produire l’autorisation écrite du secrétaire général de la présidence afin d’obtenir son visa, il décida de ne plus en solliciter.

L’affaire, il est vrai, avait pris un tour kafkaïen, ledit ambassadeur refusant de prendre en compte le sésame qu’à force d’insistance j’avais fini par me procurer, au motif qu’il n’avait pas la garantie de son authenticité. S’était alors ensuivi ce court dialogue :

« Si vous avez des doutes, pourquoi ne pas téléphoner au secrétaire général ?

– C’est à lui de le faire.

– Très bien, je vais le lui demander.

– Inutile. Même si le président m’appelait, rien ne prouverait que je n’ai pas un imitateur au bout du fil. Nous en avons d’excellents. Il me faut un écrit authentifié.

– Par qui ?

– Par le chef de l’État. Adressez-vous à son cabinet civil. »

De ces années camerounaises émergent des images fortes et des souvenirs brûlants

Il me fallut encore un peu de temps pour comprendre que les « consignes spéciales » étaient en réalité une manière jésuitique et finalement très camerounaise de tourner en rond pour, en définitive, me faire renoncer à ma demande de visa.

Je m’y suis (provisoirement) résolu. Après tout, chaque année, des centaines de citoyens camerounais voient, eux aussi, leur requête refusée par les consulats de France de Douala et de Yaoundé, sans plus d’explications. Pourquoi un journaliste français exigerait-il un traitement de faveur ?

De ces années camerounaises, arpentées avec passion jusqu’à la fin de la précédente décennie, émergent des images fortes et des souvenirs brûlants. La sanglante tentative de putsch d’avril 1984, couverte pour JA avec le photographe Pascal Maitre : odeur de poudre sur Yaoundé, armée dans les rues, cadavres calcinés de mutins au fond des fossés du quartier musulman de la Briqueterie.

L’incommunicabilité comme technique de gouvernement

Les soirées enfiévrées, mais hélas vite refroidies, passées à Paris avec Hamidou Komidor, Jean-François Bayart, Luc Sindjoun et d’autres à disserter sur le « printemps camerounais » et ce fameux « Renouveau » qu’incarnait le successeur d’Ahmadou Ahidjo pour toute la jeunesse de ce pays. Mon interview, la seule (si j’exclus quelques rares entretiens off), avec Paul Biya, décrochée au forceps par le communicant suisse Claude Marti et dont j’étais ressorti – autant l’avouer – séduit par la culture et convaincu de la sincérité de ce président introverti.

Cet autre entretien presque obtenu, quelques années plus tard, par une autre communicante, Patricia Balme, et dont le projet expira devant la porte close du bureau présidentiel d’Etoudi, le propriétaire des lieux ayant in extremis décidé de se refermer comme une huître.

Des couleurs, des odeurs, des visages, des rencontres avec des hommes d’une grande finesse, toujours prêts à briefer le journaliste de passage pour peu qu’il sache les écouter et qui, pour beaucoup, ont depuis disparu du paysage ou de la vie terrestre : Samuel Eboua, Georges Ngango, François Sengat Kuo, Philippe Mataga, Henri Bandolo, Sadou Hayatou, Joseph Owona, Ibrahim Mbombo Njoya, Édouard Akamé Mfoumou, Titus Edzoa, sans oublier, bien sûr, l’ami Pius Njawe et le « vieux nègre » Ferdinand Oyono.

Il y a un quart de siècle, Paul Biya a eu cette phrase mythique : « Le Cameroun, c’est le Cameroun. » Tout était dit – ou presque

À partir du milieu des années 1990, j’ai vu peu à peu ces sources précieuses se tarir à mesure que le biyaïsme glissait dans l’incommunicabilité cultivée comme une technique de gouvernement, à mesure aussi que s’installait au sein du pouvoir un climat de méfiance et de défiance dont le grand marionnettiste d’Etoudi tirait les ficelles, imperturbable, impénétrable et souriant.

Les règles du « code Biya »

Une nouvelle génération, qui a totalement intégré les règles du « code Biya », a depuis progressivement accédé au manège gouvernemental. De ceux que j’ai fréquentés et (parfois) appréciés, ne restent que quelques insubmersibles : le rude et loyal Amadou Ali, l’homme de Kolofata et d’un Extrême-Nord trop longtemps considéré comme un réservoir de « bétail électoral », trop longtemps martyrisé par les tueurs de Boko Haram ;

Laurent Esso, lisse comme un galet, prudent comme un chanoine, dialecticien hors pair et fin connaisseur du cortex de son mentor depuis trente-cinq ans, à qui il a d’ailleurs fini par ressembler ;

Bello Bouba Maïgari, baobab foulbé de la Bénoué, le seul à avoir servi sous Ahidjo, ex-Premier ministre, ancien candidat à la présidentielle, cantonné depuis sept ans au ministère du Tourisme, mais toujours numéro trois du gouvernement ;

Jacques Fame Ndongo, croisé sur les bancs de l’École supérieure de journalisme de Lille au début des années 1970, intellectuel organique d’un lobby béti fantasmé et écrivain de talent…

Eux siègent encore à la table d’un banquet dont l’ami Pierre Moukoko Mbonjo s’est éloigné pour gagner les hauteurs d’Addis, où il dirige désormais l’unité des réformes institutionnelles de l’Union africaine. Eux sont libres, alors que le couperet aveugle de l’opération Épervier a tranché avec violence les destins de Marafa Hamidou Yaya, Yves Michel Fotso, Jean-Marie Atangana Mebara et de quelques autres, condamnés à une mort à crédit dans leurs cellules de Kondengui, embastillés pour s’être trop rapprochés du soleil.

« Out of Cameroon » donc, mais finalement si proche encore. Car de mon dernier séjour à aujourd’hui, rien n’a vraiment changé. Sous les eaux dormantes d’une vie politique vitrifiée par le grand hypnotiseur, les mêmes courants s’agitent jusqu’à l’épuisement. Il y a un quart de siècle, Paul Biya a eu, pour qualifier son pays, ses compatriotes et lui-même, cette phrase mythique, version locale du « il faut que tout change pour que rien ne change » de Giuseppe Tomasi et beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît : « Le Cameroun, c’est le Cameroun. » Tout était dit – ou presque.

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