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Le président camerounais Paul Biya et le président Yayi Boni du Bénin. © Baudouin Mouanda pour JA
Le président camerounais Paul Biya et le président Yayi Boni du Bénin. © Baudouin Mouanda pour JA

Cameroun : Jeune Afrique, le ministre et le Président

Attention ! Le journal que vous tenez entre les mains est un brûlot toxique dont vous seriez bien avisés de vous débarrasser au plus vite, sous peine d’être fiché S. Média de la haine et Daesh de la pensée, rédigé chaque semaine par une meute de hyènes dactylographes et camerounivores, Jeune Afrique n’a qu’un but : plonger le pays de Paul Biya dans le chaos.

Tel est en substance l’avertissement sans frais lancé par le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement camerounais, Issa Tchiroma Bakary, au cours d’une longue conférence de presse entièrement consacrée au « cas » Jeune Afrique, le 19 avril, à Yaoundé.

Issa Tchiroma Bakary (que tout le monde au Cameroun appelle Tchiroma), c’est un peu Lambert Mende, son collègue de la RD Congo, le talent en moins. Cet ingénieur ferroviaire, originaire de Garoua, dans le Nord, a été emprisonné pendant sept ans, abusivement et sans jugement, après la tentative de coup d’État d’avril 1984, avant d’emprunter un itinéraire politique tortueux, mais assez classique en Afrique centrale : tour à tour opposant virulent au président Biya, puis ministre, puis de nouveau opposant, puis ministre derechef – et ce, depuis près de huit ans. Ministre de la Com donc, tendance vuvuzélateur (mais c’est la règle du genre), que les duretés de l’archipel carcéral ont rendu plus cynique qu’humaniste et qui a fait de notre journal son souffre-douleur récurrent.

Cette fois, c’est pour juger de l’ensemble de notre œuvre depuis 2011 (pourquoi cette date ? lui seul le sait) que ce septuagénaire aux éternelles et impeccables gandouras a convoqué un aréopage de journalistes, lesquels ont été sommés de retranscrire l’intégralité de son réquisitoire. Toute honte bue – mais avaient-ils le choix ? –, la CRTV, Cameroon Tribune et une demi-douzaine de journaux privés y sont donc allés de leur copié-collé.

« Hostilité éditoriale », « ode à la haine », « acharnement délibéré », « volonté de détruire la stabilité de nos institutions et de saper nos valeurs »…

Le résultat laisse pantois. « Hostilité éditoriale », « ode à la haine », « acharnement délibéré », « volonté de détruire la stabilité de nos institutions et de saper nos valeurs », « entreprise de manipulation et d’instrumentalisation », « fibre tribalistique », « angle apocalyptique », le tout au service de « mentors et autres commanditaires » évidemment masqués : Jeune Afrique n’avait pas connu semblable diatribe depuis le Sékou Touré des mauvais jours.

À première vue, la maxime de Talleyrand s’applique en pareil cas : tout ce qui est excessif est insignifiant et ne mérite donc pas d’être commenté. Mais voilà : notre procureur prétendant s’exprimer « au nom du président de la République, Son Excellence Paul Biya », lequel par son truchement exhorte le peuple et les journalistes camerounais à « demeurer vigilants » et à « apporter les réponses les plus appropriées à ces tentatives perfides », l’affaire prend une tout autre dimension.

Une analyse de contenu sélective

L’analyse de contenu à laquelle se livre M. Tchiroma est – pour le moins – sélective. Tout à son idée de démontrer que Jeune Afrique ne parle que de ce qui ne va pas au Cameroun et jamais de ce qui va, il zappe tout simplement les articles qui contredisent sa thèse. Exemple : « Notre économie présente la meilleure résilience à la crise à laquelle tous les pays membres de la Cemac doivent faire face… Jeune Afrique n’en parle pas. » Très mauvaise pioche ! Jeune Afrique a consacré, en septembre 2016, puis début février 2017, deux dossiers à cette « résilience », justement saluée sous le titre « À toute épreuve » et largement développée dans nos colonnes.

À la trappe également – ne serait-ce que pour l’année écoulée – « Les 50 qui feront le Cameroun », les entreprises camerounaises distinguées à plusieurs reprises comme « start-up de la semaine » et bien sûr notre cover sur le déclin du principal parti d’opposition (« SOS SDF », il y a trois mois), autant d’enquêtes dont le défaut est d’infirmer le réquisitoire univoque du communicant de Yaoundé.

Pour étayer ses griefs, et ce qu’il faut bien appeler une forme de paranoïa, le ministre va plus loin : sans jamais entrer dans le contenu, il transforme des titres d’articles ou de unes neutres et informatifs en intentions malignes. C’est ainsi que « Comment va le Cameroun ? », « De Biya à Biya », « Comment le Cameroun a-t-il pu gagner la CAN ? », « Biya face au Nord » ou « Les Bamilékés et le pouvoir » sont autant de « provocations » manifestes.

Oubliant volontairement le long reportage empathique réalisé en 2015 au sein du bataillon d’intervention rapide en lutte contre les terroristes de Boko Haram et qui fit la couverture de Jeune Afrique, notre sniper nous accuse sans aucune preuve de « fustiger », « vilipender » et « jeter l’opprobre » sur l’armée camerounaise. Quant au « Les anglophones en ont “marre” des francophones » brandi en guise de trophée suprême, il a manifestement échappé à M. Tchiroma que ce titre était celui… d’une dépêche de l’AFP.

Certes, Jeune Afrique a aussi traité de la coupure de l’Internet dans les provinces anglophones, des prisonniers de l’opération Épervier, du malaise de la jeunesse, de la disparition, il y a quatre ans, du putschiste Guérandi (« une fable », s’obstine à répéter le ministre) et de la lourde condamnation du correspondant de RFI Ahmed Abba. Bref, de ce qui concerne et intéresse aussi les Camerounais.

Règlement de comptes personnel

Tout récemment, l’ancien ministre de l’Intérieur, Marafa Hamidou Yaya, a, depuis sa cellule, répondu aux questions de notre site internet (et non pas de l’hebdo, comme l’indique à tort le ministre). L’animosité qui oppose les deux hommes étant de notoriété publique, c’est sans doute cela qui, en réalité, a motivé l’ire de M. Tchiroma. Mais autant ce dernier était dans son droit de réagir à cet entretien, y compris, s’il en avait manifesté le souhait, dans nos colonnes – lesquelles lui ont toujours été ouvertes –, autant il ne l’était pas de clouer Jeune Afrique au pilori.

Et surtout, pourquoi diable ce ministre de la République et porte-parole du gouvernement a-t-il cru bon de mêler le chef de l’État à ce qui apparaît comme un règlement de comptes personnel et totalement unilatéral ? Le paysage politique camerounais étant ce qu’il est aujourd’hui, Paul Biya n’a pas (ou plus) d’adversaire à sa hauteur. Mais il a des collaborateurs…

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